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Le commerce illégal d’espèces sauvages à l’origine des crises écologiques et sanitaires

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Le commerce illégal d’espèces sauvages à l’origine des crises écologiques et sanitaires

Le commerce illégal d’espèces sauvages n’est plus un problème de braconnage cantonné à quelques espèces emblématiques. C’est un marché criminel mondialisé, capable de déplacer des centaines de millions d’animaux, de déstabiliser des économies locales et d’ouvrir des voies de transmission à des agents infectieux.

Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), le trafic d’espèces sauvages fait partie des activités criminelles transnationales les plus lucratives, avec une valeur annuelle estimée jusqu’à 20 milliards de dollars.

D’autres estimations (UNEP-Interpol) situent le commerce illégal de la faune et de la flore entre 7 et 23 milliards de dollars par an. Derrière ces chiffres, il ne s’agit pas de quelques caisses qui traversent les frontières, mais d’un flux continu, exploité par des réseaux qui savent fragmenter les cargaisons, contourner les contrôles et tirer profit des technologies numériques.

 

Une économie du vivant qui s’appuie sur la demande

Les moteurs du commerce illégal sont connus, mais leur combinaison crée un effet de système. La demande internationale alimente les filières du luxe, des trophées, des animaux de compagnie exotiques et des produits utilisés dans les médecines traditionnelles. En amont, les zones rurales pauvres ou instables fournissent la main-d’œuvre et l’accès aux ressources. Entre les deux, la logistique criminelle prospère sur la corruption et l’hétérogénéité des moyens de contrôle.

L’ONUDC documente l’ampleur de ce trafic via un indicateur concret : les saisies. Le World Wildlife Crime Report 2024 compile environ 13 millions de saisies de spécimens issus de près de 4 000 espèces entre 2015 et 2021, et souligne qu’une part importante concerne des espèces déjà menacées ou proches de l’être.

En outre, les saisies ne sont que la partie visible du trafic, tandis que les flux non interceptés représentent la pression réelle exercée sur les populations sauvages. L’actualité illustre aussi la dimension industrielle de ce commerce. Lors de l’opération mondiale Thunder 2025, coordonnée par Interpol et l’Organisation mondiale des douanes, les autorités de 134 pays ont saisi près de 30 000 animaux vivants en un mois, ainsi que 5,8 tonnes de viande de brousse, et identifié environ 1 100 suspects.

La demande en nouveaux animaux de compagnie (oiseaux, reptiles, primates…) constitue également un moteur majeur et durable du trafic.

Le commerce illégal d’espèces sauvages est un marché criminel mondialisé, capable de déplacer des centaines de millions d’animaux, de déstabiliser des économies locales et d’ouvrir des voies de transmission à des agents infectieux.

 

Pangolins, ivoire, viande de brousse… des chiffres qui disent la violence des prélèvements

Certains circuits sont particulièrement révélateurs du volume des captures. Le pangolin, devenu symbole de ce trafic, en est l’exemple le plus saisissant : selon le rapport ONUDC 2024, les saisies ont atteint environ 12 tonnes d’écailles, avec un rôle central des plateformes logistiques et des pays de transit.

À l’échelle locale, des affaires récentes montrent que le trafic ne concerne pas uniquement l’Asie du Sud-Est : des services douaniers en Inde ont par exemple réalisé des saisies de plusieurs dizaines de kilos d’écailles dans des opérations ciblées.

Ces chiffres records reflètent un commerce où l’animal est réduit à un produit, et où la capture et l’abattage se font sans garde-fous sanitaires ni respect du bien-être animal ni traçabilité.

 

Biodiversité : quand la disparition d’une espèce dérègle un écosystème

L’impact écologique ne se limite pas à l’extinction des espèces concernées. Il touche la structure même des écosystèmes. Retirer une espèce clé d’un territoire peut provoquer des cascades trophiques, modifier la végétation, la disponibilité des proies, la dynamique des incendies ou la circulation des parasites. L’érosion de la diversité génétique, induite par la pression des captures, réduit la capacité d’adaptation des populations au stress environnemental.

L’ONUDC insiste sur un point souvent sous-estimé : les trafiquants ciblent aussi des espèces moins médiatisées mais cruciales pour les équilibres locaux (reptiles, amphibiens, poissons, orchidées, coraux). La crise est donc systémique : elle ne décime pas seulement les grands animaux charismatiques, mais fragilise toute l’architecture du vivant.

Le commerce illégal d’espèces sauvages est un marché criminel mondialisé, capable de déplacer des centaines de millions d’animaux, de déstabiliser des économies locales et d’ouvrir des voies de transmission à des agents infectieux.

 

“One Health”: le commerce illégal comme amplificateur du risque zoonotique

Le commerce illégal d’espèces sauvages modifie aussi les interactions hôtes-pathogènes. Capture, transport, stockage et vente rapprochent des espèces qui ne cohabitent pas naturellement, dans des conditions de stress, de promiscuité et d’hygiène dégradées. C’est précisément ce type d’environnement qui facilite les contaminations croisées, l’amplification virale, voire le passage de la barrière d’espèce.

Des documents de l’UNEP rappellent que des crises sanitaires majeures (Ebola, VIH/sida, Covid-19) s’inscrivent dans un long processus d’émergences zoonotiques favorisées par les interactions homme-animal et la dégradation des écosystèmes, avec des coûts humains et économiques massifs.

La littérature scientifique sur la viande de brousse souligne de son côté que certaines espèces (notamment les chauves-souris) concentrent un risque élevé de portage d’agents émergents, et qu’elles sont présentes dans certaines chaînes de commerce ou de consommation.

L’exemple de l’introduction de la peste porcine africaine via des produits carnés illégaux montre la capacité de ce trafic à court-circuiter les barrières sanitaires classiques. Ce mécanisme combine mobilité, absence de traçabilité et comportements à risque (transport, déchets alimentaires, contacts indirects), avec un potentiel de diffusion rapide.

 

Gouvernance : la répression seule ne suffit pas

Le cadre légal international repose principalement sur la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), mais l’écart entre la réglementation et la réalité sur le terrain se creuse toujours davantage. L’expérience montre qu’une réponse strictement répressive peut déplacer les routes empruntées par les trafiquants, fragmenter les flux et accroître la violence sans agir durablement sur la demande. Les approches les plus efficaces combinent les sanctions pénales, la coopération des services des douanes, la lutte contre le blanchiment d’argent, le contrôle du commerce en ligne, mais aussi le développement d’alternatives économiques locales et la réduction de la demande.

 

La solution est ainsi stratégique et globale. Le commerce illégal d’espèces sauvages accélère l’effondrement de la biodiversité, finance des réseaux criminels internationaux et augmente la probabilité d’épisodes zoonotiques difficiles à anticiper. Le traiter comme un problème secondaire, c’est s’exposer à en payer le prix sur trois fronts à la fois : écologique, sanitaire et sécuritaire.

 

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