
Publiée dans Science Advances, une recherche menée par l’université du Michigan démontre que la chasse au loup, autorisée dans certains États des Rocheuses, a un effet limité et très variable sur les attaques du bétail.
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Une réintroduction qui fait débat
Depuis leur réintroduction dans le parc de Yellowstone et les Rocheuses du Nord au milieu des années 1990, les loups (Canis lupus) sont au cœur d’un débat passionné aux États-Unis. Protégée initialement par l’Endangered Species Act (ESA), l’espèce a vu son statut plusieurs fois modifié, passant d’une protection au niveau fédéral à une gestion décentralisée par les États. Dans l’Idaho et le Montana, la chasse récréative est autorisée depuis le retrait de la protection fédérale. À l’inverse, dans l’Oregon et l’État de Washington, la chasse reste interdite, même si les autorités peuvent ordonner l’abattage ciblé de loups (lethal removals) en cas d’attaques répétées contre le bétail. Cette disparité a offert un terrain d’étude unique pour mesurer l’impact réel de la chasse sur la coexistence entre loups et animaux d’élevage.
Mesurer l’impact réel de la chasse
Une équipe dirigée par Andrew Merz (université du Michigan) a analysé plus de quinze ans de données (2005-2021) afin de répondre à une question centrale : la chasse au loup réduit-elle significativement les pertes de bétail ? Les chercheurs ont utilisé un modèle statistique comparatif, confrontant les États autorisant la chasse (Idaho, Montana) et ceux qui la prohibent (Oregon, Washington). Ils ont également intégré les opérations officielles d’abattage ciblé à la suite d’attaques importantes.
Un effet mesurable mais très faible
L’étude montre qu’en moyenne, chaque loup tué par un chasseur réduit les pertes de bétail de 0,07 tête par an. Ce chiffre équivaut à une réduction d’environ 2 % de la prédation annuelle par loup abattu. Autrement dit, il faut abattre quatorze loups pour épargner une seule tête de bétail. De plus, les auteurs soulignent que cet effet est très variable d’une zone à l’autre. Si certains éleveurs peuvent bénéficier d’une légère réduction des attaques, d’autres continuent de subir des pertes importantes. L’exemple d’un éleveur de l’Idaho, qui a perdu 65 brebis en une seule nuit, illustre la limite d’une approche généralisée de la chasse au loup.
Aucune influence sur l’abattage officiel
Contrairement à ce que certains partisans de la chasse avancent, l’étude montre qu’elle n’a aucun effet significatif sur la fréquence des interventions ordonnées par les agences gouvernementales. En d’autres termes, la chasse récréative n’empêche pas les autorités d’intervenir lorsqu’un groupe de loups attaque de manière répétée le bétail. Les deux dispositifs restent indépendants et n’agissent pas en synergie.
Une question de gestion et de perception
Ces résultats viennent nuancer un débat profondément polarisé. Pour les éleveurs, la chasse représente une mesure de régulation qui pourrait limiter les pertes dans leurs troupeaux. Pour les défenseurs de la faune, elle est au contraire inefficace et contre-productive, risquant de déstabiliser les meutes et d’augmenter les attaques en dispersant les loups. L’étude de Science Advances apporte une réponse claire : la chasse a un effet réel, mais très modeste, limité et inégalitaire. Elle ne constitue pas une stratégie efficace de gestion globale, mais un outil marginal, aux bénéfices faibles par rapport aux attentes sociétales.
Vers une gestion intégrée du loup et du bétail
Les auteurs concluent que l’avenir de la gestion du loup doit s’appuyer sur une approche plus fine et intégrée. La simple chasse récréative ne suffit pas à résoudre les conflits entre prédateurs et éleveurs. D’autres stratégies, souvent non létales, pourraient offrir de meilleurs résultats :
- la protection renforcée des troupeaux (chiens de protection, clôtures électrifiées) ;
- une surveillance accrue lors des périodes de mise bas ;
- des indemnisations mieux ciblées pour compenser les pertes ;
- des politiques de coexistence reposant sur la concertation entre éleveurs, scientifiques et gestionnaires de la faune.
Un débat loin d’être clos
En démontrant que la chasse au loup réduit les pertes de bétail de seulement 2 % par loup abattu, cette étude apporte un argument étayé dans un débat dominé par les postures idéologiques. Loin de clore la controverse, elle souligne au contraire la nécessité de fonder les politiques de gestion sur des preuves scientifiques, et non sur des perceptions ou des pressions politiques.
Comme le rappellent les auteurs, la coexistence entre l’humain, le bétail et les carnivores sauvages ne peut reposer que sur une seule mesure, qui exige une combinaison de stratégies adaptées aux réalités locales, intégrant l’écologie, l’économie et l’acceptabilité sociale.